Occlusion dentaire et troubles temporo-mandibulaires : état de la littérature sur une relation longtemps surestimée
Synthèse de la littérature scientifique sur le rôle de l'occlusion dans les troubles temporo-mandibulaires (TMD) : de l'hypothèse gnathologique aux revues systématiques récentes, et ce qu'elles montrent (ou non) sur le lien avec le traitement orthodontique. Douze références indexées.
Résumé. L'idée qu'un défaut d'occlusion — la façon dont les dents du haut et du bas s'engrènent — serait à l'origine des troubles temporo-mandibulaires (douleurs de la mâchoire, craquements articulaires, limitation de l'ouverture buccale) a longtemps structuré la pensée et la pratique dentaires, de l'école gnathologique nord-américaine du milieu du XXe siècle jusqu'à certains discours encore entendus aujourd'hui. Les revues systématiques et méta-analyses publiées depuis les années 1990 dessinent pourtant un tableau nettement plus nuancé : l'occlusion n'apparaît ni comme la cause principale, ni comme un facteur totalement négligeable, mais comme l'un des éléments d'un ensemble multifactoriel dans lequel les facteurs psychosociaux, les parafonctions et la biologie articulaire individuelle jouent un rôle au moins aussi important. Cette synthèse retrace l'évolution de cette controverse scientifique, ancienne et toujours documentée, à partir des revues systématiques, méta-analyses et prises de position institutionnelles les plus citées sur la question, ainsi que sur le lien, distinct mais souvent confondu, entre traitement orthodontique et survenue de ces troubles. Elle s'appuie exclusivement sur des publications indexées et des positions institutionnelles, listées en fin d'article.
1. Une hypothèse fondatrice : l'occlusion comme cause supposée des troubles temporo-mandibulaires
Comme le rappelle la synthèse d'Al-Ani (2020, Primary Dental Journal), consacrée spécifiquement à cette controverse, le débat sur le rôle de l'occlusion dans les troubles temporo-mandibulaires (TMD, de l'anglais temporomandibular disorders) est ancien et oppose depuis plusieurs décennies deux positions difficilement conciliables : l'une attribuant à l'occlusion un rôle causal central, l'autre lui déniant toute spécificité pathologique. Cette opposition trouve en partie sa source dans l'école gnathologique nord-américaine, dominante dans une large partie de la seconde moitié du XXe siècle, qui postulait qu'un écart par rapport à un schéma occlusal jugé « idéal » pouvait, à lui seul, surcharger l'articulation et provoquer douleurs et dysfonctions, justifiant des interventions censées « corriger » l'occlusion (meulages sélectifs, reconstructions prothétiques, dispositifs de repositionnement mandibulaire). L'auteur souligne que l'essentiel du raisonnement causal tenu alors reposait sur l'observation clinique et l'anecdote plutôt que sur une démonstration scientifique rigoureuse, et que la littérature disponible aujourd'hui ne permet pas d'établir une association spécifique à une maladie entre occlusion et TMD.
2. Le tournant multifactoriel : l'étude de Pullinger, Seligman et Gornbein (1993)
L'une des études les plus citées pour avoir déplacé le débat vers une lecture multifactorielle est celle de Pullinger, Seligman et Gornbein (1993, Journal of Dental Research). À partir d'une analyse de régression logistique multiple portant sur onze caractéristiques occlusales courantes, les auteurs comparent un groupe témoin asymptomatique (147 sujets) à cinq groupes de patients présentant des diagnostics de TMD distincts. Certaines caractéristiques, telles qu'une béance antérieure, un articulé croisé unilatéral, un surplomb important, de nombreuses molaires absentes ou un glissement de plus de 2 mm entre position de relation centrée et position d'intercuspidie maximale, contribuent de façon variable selon le sous-groupe diagnostique considéré ; d'autres, en revanche, ne se distinguent pas entre patients symptomatiques et témoins. La conclusion des auteurs, fréquemment reprise dans la littérature ultérieure, est que l'occlusion ne constitue ni le facteur unique ni le facteur dominant permettant de distinguer les populations atteintes de TMD d'une population témoin : elle doit être envisagée comme un contributeur possible, parmi d'autres, et non comme une cause suffisante en elle-même.
3. La revue de référence de 2017 : « la fin d'une ère » pour le paradigme gnathologique ?
La synthèse la plus souvent citée aujourd'hui pour quantifier ce lien reste la revue systématique de Manfredini, Lombardo et Siciliani (2017, Journal of Oral Rehabilitation), explicitement sous-titrée « la fin d'une ère ? ». Les auteurs recensent les études ayant recherché une association entre des caractéristiques de l'occlusion dentaire et les TMD, et retiennent 25 publications, dont 10 comportant une analyse multivariée permettant d'isoler l'effet propre de l'occlusion d'autres facteurs confondants. Sur près de quarante caractéristiques occlusales distinctes évaluées à travers l'ensemble de ces études, seules deux (un glissement entre position de relation centrée et position d'intercuspidie maximale, et la présence d'interférences du côté non travaillant, dites médiotrusives) sont associées aux TMD dans la majorité des analyses où elles sont étudiées. Les auteurs concluent qu'il n'existe plus, en l'état des données, de fondement suffisant pour continuer à faire l'hypothèse d'un rôle de l'occlusion dans la physiopathologie des TMD, et appellent explicitement les cliniciens à abandonner le paradigme gnathologique dans la prise en charge de ces troubles. Ils relèvent toutefois eux-mêmes une limite de leur propre revue : la représentativité des populations étudiées dans les études incluses n'est, le plus souvent, pas précisée, ce qui invite à ne pas lire cette conclusion comme un verdict définitif et clos.
4. Orthodontie et troubles temporo-mandibulaires : un lien, lui aussi, débattu
Une question distincte, bien que fréquemment confondue avec la précédente, est celle du lien entre le traitement orthodontique lui-même (et non l'occlusion en tant que telle) et la survenue de TMD. Michelotti et Iodice (2010, Journal of Oral Rehabilitation), dans une revue de la littérature consacrée spécifiquement à cette question, examinent le rôle de l'orthodontie à la fois comme facteur de risque éventuel et comme traitement potentiel des TMD, sans trouver de preuve solide établissant l'un ou l'autre de ces rôles à l'époque de leur publication.
La revue Cochrane engagée sur ce même sujet par Luther, Layton et McDonald, initialement publiée en 2010, illustre de façon particulièrement nette la fragilité de la base de données disponible : sur 55 articles repérés comme pouvant concerner le lien entre orthodontie et TMD, seuls quatre contenaient des données exploitables pour la question posée. Cette revue a été retirée par le Cochrane Oral Health Group en 2016, au motif qu'elle ne répondait plus aux exigences méthodologiques actuelles de la collaboration Cochrane et qu'elle devait être remplacée par une nouvelle revue, plus large, consacrée aux interventions occlusales dans les TMD — un retrait rare, qui en dit assez long, à lui seul, sur l'état encore incomplet de cette littérature.
Les revues systématiques publiées depuis ne convergent pas vers une réponse stable. Fernández-González et coauteurs (2015, Journal of Clinical and Experimental Dentistry), sur neuf études retenues, rapportent des résultats contradictoires selon les études : certaines suggèrent qu'un traitement orthodontique pourrait atténuer des signes ou symptômes de TMD, sans qu'aucune de ces associations n'atteigne le seuil de signification statistique ; les auteurs concluent à l'absence de preuve d'un lien de cause à effet, dans un sens comme dans l'autre, et appellent à des études longitudinales supplémentaires. Sept ans plus tard, dans la même revue, Coronel-Zubiate et coauteurs (2022, Journal of Clinical and Experimental Dentistry) parviennent à une conclusion inverse : sur six études retenues après un criblage de 686 références, leur méta-analyse rapporte une association statistiquement significative entre traitement orthodontique et survenue de TMD, avec un rapport des cotes (odds ratio) de 1,84 (intervalle de confiance à 95 % : 1,19-2,83). Plus récemment, Alam et coauteurs (2023, Cureus) rapportent, sur l'ensemble de leur échantillon, un effet global statistiquement significatif allant dans le même sens, mais leur analyse en sous-groupes nuance sensiblement ce résultat : l'effet du traitement orthodontique sur le bien-être psychologique des patients présentant déjà des TMD apparaît plus marqué que son effet sur la seule incidence de nouveaux TMD, décrit par les auteurs eux-mêmes comme négligeable. Les auteurs recommandent que les cliniciens restent attentifs aux TMD comme complication possible d'un traitement orthodontique et mettent en place une surveillance adaptée, sans pour autant établir de lien causal univoque.
5. Une vision plus nuancée émerge : contribution modeste, mais non nulle selon le contexte
Les publications les plus récentes tempèrent la conclusion, parfois lue comme catégorique, de la revue de 2017. La revue de portée de Pascu, Haiduc, Almășan et Leucuța (2025, Medicina), fondée sur 29 publications, indique que la malocclusion, la présence d'édentements non compensés et une diminution de la dimension verticale d'occlusion peuvent contribuer à la sévérité des TMD, un effet que les auteurs jugent plus marqué chez les patients âgés, chez qui ces facteurs s'ajoutent souvent à d'autres atteintes de l'appareil masticateur. Dans un registre plus général, Monika, Reche et Tagore (2024, Cureus) situent, en introduction de leur propre revue consacrée à cette controverse, la part des facteurs occlusaux dans l'étiologie globale des TMD à environ 10 à 20 %, une estimation à prendre comme un ordre de grandeur indicatif plutôt que comme une mesure précise et consensuelle, mais qui illustre bien la place désormais réduite, quoique non nulle, accordée à l'occlusion dans les modèles étiologiques actuels. Enfin, la revue de portée de Hung et coauteurs (2025, Clinics and Practice), portant spécifiquement sur le traitement orthodontique des TMD à partir de la littérature 2018-2023, qualifie l'ensemble de ces données de fragmentées et peu concluantes, les études disponibles continuant à se diviser entre un lien de risque accru et une absence d'association selon les populations et les méthodes retenues.
6. Les limites méthodologiques de la littérature existante
Plusieurs faiblesses structurelles, communes à la quasi-totalité des études citées dans cet article, expliquent la persistance de ces résultats contradictoires. Premièrement, aucun essai contrôlé randomisé ne peut, pour des raisons éthiques et pratiques évidentes, attribuer au hasard une occlusion donnée à un patient, ni le priver d'un traitement orthodontique indiqué pour en mesurer l'effet sur la seule survenue de TMD : la quasi-totalité des données disponibles proviennent donc d'études cas-témoins, transversales ou de cohortes rétrospectives, avec un risque de biais de sélection difficile à écarter complètement, ce que la revue de Manfredini et coauteurs relève elle-même à propos de la représentativité des populations étudiées. Deuxièmement, les critères diagnostiques utilisés pour définir un cas de TMD ont évolué de façon substantielle au fil des décennies couvertes par cette littérature, rendant la comparaison directe entre études anciennes et récentes délicate. Troisièmement, le nombre d'études finalement retenues dans chaque synthèse reste très faible au regard du nombre de références initialement identifiées (quatre articles exploitables sur 55 repérés pour la revue Cochrane, six sur 686 pour Coronel-Zubiate et coauteurs, dix comportant une analyse multivariée sur 25 incluses pour Manfredini et coauteurs), ce qui limite mécaniquement la puissance statistique de chaque méta-analyse et la stabilité de ses conclusions d'une publication à l'autre, y compris au sein d'une même revue scientifique comme l'illustre le contraste entre Fernández-González et coauteurs (2015) et Coronel-Zubiate et coauteurs (2022). Quatrièmement, la notion même de « facteur occlusal » recouvre, selon les études, jusqu'à une quarantaine de caractéristiques distinctes (angle, glissement, interférences, béances, articulés croisés, nombre de contacts occlusaux...), ce qui complique toute agrégation rigoureuse des résultats dans une méta-analyse unique sans perte d'information. Le retrait, en 2016, de la revue Cochrane consacrée à l'orthodontie et aux TMD illustre à lui seul, de façon particulièrement concrète, la fragilité persistante de cette base de données, près de dix ans après sa première publication.
7. Vers un cadre biopsychosocial : la position institutionnelle actuelle
Cette évolution de la littérature se retrouve dans la position adoptée par l'American Association for Dental, Oral, and Craniofacial Research (AADOCR), dont la déclaration de principe consacrée aux TMD, adoptée en 2026, décrit ces troubles comme des affections musculosquelettiques modulées par des circuits neuronaux, de nature multifactorielle et complexe, à comprendre dans un cadre biopsychosocial plutôt qu'à travers un modèle mécaniste centré sur l'occlusion. L'organisation recommande que le diagnostic repose avant tout sur l'anamnèse et l'examen clinique, complétés si nécessaire par une imagerie de l'articulation temporo-mandibulaire, et rappelle que la majorité des patients ne présentant pas d'atteinte psychosociale marquée évoluent favorablement même sans traitement actif. Elle privilégie, en conséquence, une prise en charge initiale fondée sur l'auto-prise en charge et des approches conservatrices et réversibles, ainsi qu'une collaboration interdisciplinaire lorsque la situation l'exige. La figure 1 résume, de façon simplifiée, ce déplacement du modèle occlusal historique vers ce cadre multifactoriel actuel.
8. Enjeux et perspectives
La littérature disponible en 2026 converge sur un point, au-delà des désaccords de détail entre méta-analyses : aucun dogme causal simple, dans un sens comme dans l'autre, ne résiste à l'examen des données. L'occlusion dentaire ne peut plus être présentée comme la cause principale des troubles temporo-mandibulaires, sans pour autant que son rôle, modeste et variable selon le contexte clinique (en particulier chez les patients âgés ou édentés), puisse être totalement écarté. De la même façon, le traitement orthodontique ne peut être présenté ni comme un facteur de risque établi, ni comme un traitement démontré des TMD : les méta-analyses disponibles se contredisent sur ce point précis, parfois au sein d'une même revue scientifique à quelques années d'écart, ce qui invite à une grande prudence dans la communication faite aux patients. Concrètement, cela signifie qu'un traitement orthodontique ne devrait être ni présenté comme un moyen de prévenir ou de traiter des douleurs de la mâchoire, ni redouté comme une cause probable d'en déclencher, en dehors d'une surveillance clinique attentive recommandée par certains auteurs. La recherche la plus utile pour trancher ces questions reste, à ce jour, largement à construire : études longitudinales de plus grande ampleur, critères diagnostiques harmonisés d'une étude à l'autre, et prise en compte systématique des facteurs confondants psychosociaux et parafonctionnels identifiés comme au moins aussi déterminants que l'occlusion elle-même.
Références
- Al-Ani Z. Occlusion and Temporomandibular Disorders: A Long-Standing Controversy in Dentistry. Primary Dental Journal. 2020;9(1):43-48. doi.org/10.1177/2050168420911029
- Pullinger AG, Seligman DA, Gornbein JA. A multiple logistic regression analysis of the risk and relative odds of temporomandibular disorders as a function of common occlusal features. Journal of Dental Research. 1993;72(6):968-979. pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/8496480
- Manfredini D, Lombardo L, Siciliani G. Temporomandibular disorders and dental occlusion. A systematic review of association studies: end of an era? Journal of Oral Rehabilitation. 2017;44(11):908-923. doi.org/10.1111/joor.12531
- Michelotti A, Iodice G. The role of orthodontics in temporomandibular disorders. Journal of Oral Rehabilitation. 2010;37(6):411-429. doi.org/10.1111/j.1365-2842.2010.02087.x
- Luther F, Layton S, McDonald F. Orthodontics for treating temporomandibular joint (TMJ) disorders. Cochrane Database of Systematic Reviews. 2010 (révision retirée en 2016). cochranelibrary.com
- Fernández-González FJ, Cañigral A, López-Caballo JL, Brizuela A, Moreno-Hay I, del Río-Highsmith J, Vega JA. Influence of orthodontic treatment on temporomandibular disorders: a systematic review. Journal of Clinical and Experimental Dentistry. 2015;7(2):e320-e327. doi.org/10.4317/jced.52037
- Coronel-Zubiate FT, Marroquín-Soto C, Geraldo-Campos LA, Aguirre Ipenza R, Urbano-Rosales LM, Luján-Valencia SA, Tozo-Burgos JG, Arbildo-Vega HI. Association between orthodontic treatment and the occurrence of temporomandibular disorders: a systematic review and meta-analysis. Journal of Clinical and Experimental Dentistry. 2022;14(12):e1032-e1043. doi.org/10.4317/jced.59970
- Alam MK, Abutayyem H, Alzabni KMD, Almuhyi NHS, Alsabilah KAS, Alkubaydan FST, Alswairki HJ, Hajeer MY, Awawdeh MA. The Impact of Temporomandibular Disorders on Orthodontic Management: A Systematic Review and Meta-Analysis. Cureus. 2023;15(8):e44243. doi.org/10.7759/cureus.44243
- Pascu L, Haiduc RS, Almășan O, Leucuța DC. Occlusion and Temporomandibular Disorders: A Scoping Review. Medicina. 2025;61(5):791. doi.org/10.3390/medicina61050791
- Monika K, Reche A, Tagore S. Exploring Temporomandibular Disorders (TMDs) and Occlusion Debate in Dentistry: Biting Into Controversy. Cureus. 2024;16(5):e61108. doi.org/10.7759/cureus.61108
- Hung M, Gardner JD, Lee S, Birmingham WC, Stevens RM, Schwartz C, Karimi N, Mohajeri A. Treating Temporomandibular Disorders Through Orthodontics: A Scoping Review of Evidence, Gaps, and Clinical Guidance. Clinics and Practice. 2025;15(10):182. doi.org/10.3390/clinpract15100182
- American Association for Dental, Oral, and Craniofacial Research (AADOCR). Science Policy Statement: Temporomandibular Disorders (TMD). Adoptée en 2026. aadocr.org
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